Une exploration des différentes propositions économiques qui sont actuellement avancées pour répondre aux défis environnementaux, sociaux et économiques de notre temps. Partie 1/4

Les différents baromètres de l’ADEME montrent que les Français sont conscients de l’urgence climatique et de la nécessité de changer leurs modes de vie1. Toutefois, un changement de cette ampleur appelle à une réorganisation profonde du modèle économique et politique en place. Cet article propose une exploration des différentes propositions économiques qui sont actuellement avancées pour répondre aux défis environnementaux, sociaux et économiques de notre temps.

L’objectif de ce texte est de susciter une discussion sur ces propositions économiques, même si cette liste est non exhaustive et que l’analyse proposée reste partielle. Elle se concentre sur les propositions qui visent à résoudre les problèmes inhérents à l’environnement, aux conséquences sociales du système économique capitaliste, ou encore à l’amélioration de ce dernier.

Il est important de lire cette présentation sans préférence pour l’une ou l’autre des propositions. L’objectif est d’être en mesure d’identifier les solutions les plus pertinentes au regard de la situation environnementale et sociale actuelle et d’envisager les complémentarités.

En outre, il convient de souligner que toutes ces propositions sont issues d’idéaux économiques et qu’elles sont, parfois, traduites en politiques publiques qui s’impliquent via des législations et des investissements massifs d’argent public. Les moyens mis en œuvre relèvent au fond d’un arbitrage, et ce dernier point sera mis en avant pour certaines des propositions présentées. En effet, au-delà des résultats escomptés pour l’écologie qui, parfois, semblent peu probables pour certaines idées préconisées, il est important de prendre en compte les choix qui sont faits en matière de propriété privée, de politiques publiques et de définition des communs.

Dans la plupart des cas, les modifications visant à réduire les conséquences de l’activité économique sur l’environnement, même si elles sont morales, éthiques, légitimes et législatives, constitueraient un arbitrage sur les droits de la propriété privée, sur les politiques publiques et sur la définition des communs2. Autrement dit, il s’agit d’une redistribution des gains et des pertes liée aux droits et aux devoirs qui découlent de la propriété privée, mais également des missions de service public des États, de manière plus fondamentale il s’agit d’exercice de  la liberté.

Il est utile de rappeler que les arbitrages économiques et politiques ont des conséquences importantes sur l’ensemble de la société, au-delà de leur caractère raisonnable. À cet égard, voici une liste de décisions politiques à charge, considérant que les décisions positives ne compensent pas les défaillances de la démocratie.

Au cours des 15 dernières années, les crises financières ont mis en lumière le risque de pertes pour les grands détenteurs d’actifs, qui sont souvent assurés par les contribuables3. La période de Covid, qui a duré 3 ans, a emprunté plus de 600 milliards d’euros auprès des contribuables sans débat contradictoire. En outre, la sécheresse de 2022 a montré des disparités flagrantes, où les greens des golfs étaient irrigués pendant que certaines villes n’avaient plus d’eau4. La crise de l’énergie est également préoccupante, avec des yachts de luxe et des jets privés qui continuent de voyager pendant que d’autres renoncent à se chauffer5. Cette crise est en grande partie due à une mauvaise gestion des gouvernements français successifs et au choix de maintenir la France dans le marché européen de l’énergie malgré son désavantage6. Plus récemment, le plan ecowatt de l’eau annoncé fin mars recommande de réaliser une économie de 10% sur l’eau7, alors que de grandes quantités d’eau sont perdues en raison de la mauvaise gestion et de l’entretien des circuits de distribution8. En même temps, il a été assuré des passe-droits auprès de la FNSEA pour les cultures grandes consommatrices d’eau9. Et enfin, la dernière réforme des retraites dont chacun peut apprécier le cheminement démocratique.

Il est important de prendre en compte ces différents arbitrages pour comprendre les choix économiques et politiques qui sont faits et leurs implications pour la société. Ces décisions sont toutes des arbitrages qui émanent des conditions et des capacités d’influences d’un groupe sur un autre.

Toutefois, il ne faut pas se tromper en considérant que c’est simplement une lutte des classes entre les très riches et les autres. Les solutions apportées ne seront que purement esthétiques si l’on regarde le problème de manière étriquée. Il s’agit plutôt de conséquences systémiques qui contraignent les politiques publiques en France et ailleurs10.

Il semble donc raisonnable de se demander comment nous pouvons nous prémunir des situations qui font courir un risque extrême au devenir de l’humanité, et comment ne pas être victimes de ces arbitrages. Si l’intérêt général et la volonté du peuple sont impuissants dans les prises de décisions qui conduisent nos sociétés, comment pouvons-nous agir pour changer cela ?

Le texte suivant propose une analyse de différentes propositions économiques qui peuvent être retrouvées dans les discussions au sein de l’espace public. Pour chaque proposition, nous examinerons les niveaux de sauvegarde environnementale escomptés, quelle dimension sociale et économique elles entendent résoudre, et de quelle manière. Nous examinerons également s’il y a un arbitrage entre différents intérêts, induit par chaque proposition.

Ce document est divisé en plusieurs parties sous formes d’articles distincts. Tout d’abord, nous aborderons la thématique de la décroissance et de la post-croissance, en explorant leurs principes fondamentaux et en examinant comment ils peuvent contribuer à relever les défis environnementaux et sociaux actuels, tout en exposant leurs principales problématiques. Dans un deuxième article, nous détaillerons certaines évolutions de l’économie et des politiques publiques face aux enjeux environnementaux. Un troisième article sera consacré à l’examen des approches comptables, tandis qu’un quatrième se concentrera sur les propositions monétaires. Enfin, après avoir analysé la politique monétaire européenne, nous tirerons des conclusions.


Présentation de Timothée Parrique at the #BeyondGrowth conference

La décroissance

La décroissance est à la fois un mouvement de pensée, un mouvement politique et une discipline académique de l’économie écologique. En tant que telle, il ne s’agit pas d’une simple proposition, mais plutôt d’un espace de réflexion, d’action et d’étude qui se veut être une force de projet pour considérer l’environnement et dépasser la doctrine économique de la croissance du PIB.

Pourquoi la décroissance à émerger ?

En 1968, un groupe de diplomates, d’universitaires et de membres de la société civile ont fondé le Club de Rome dans le but de réfléchir à l’avenir du monde à long terme. En 1970, le club a commandé un rapport aux chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology) sur les limites de la croissance11.

Les principaux auteurs du rapport, Donella et Dennis Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens III, ont utilisé un modèle de dynamique des systèmes (World 3) pour explorer l’évolution mathématique de différents scénarios. Selon eux, le développement économique est induit par la croissance, stimulée par la croissance démographique et l’exploitation croissante des ressources naturelles.

Cette croissance économique engendre de la pollution, qui à son tour peut entraîner un recul économique ou démographique. Ainsi, une consommation excessive des ressources naturelles peut conduire à une crise économique durable, faute de matières premières (énergie, ressources minières, appauvrissement des sols, épuisement des ressources halieutiques, etc.). Le modèle World 3 a été mis à jour plusieurs fois depuis lors, mais une comparaison des différents scénarios avec les évolutions réelles a récemment conduit une chercheuse néerlandaise, Gaya Herrington, à estimer que le scénario « Business as usual », prédisant un effondrement avant 2040, est le plus vraisemblable12.

Déjà dans les années 30, Frederick Soddy mena campagne pour une réforme radicale des relations monétaires mondiales, fondant sa vision de l’économie écologique sur les lois de la thermodynamique, mais ne fut pas pris au sérieux13. Nicholas Georgescu-Roegen, dans les années 70, a également remis en question le modèle économique néoclassique, fondé sur le paradigme de la mécanique newtonienne, et a proposé de fonder son modèle économique sur le deuxième principe de la thermodynamique et la notion d’entropie14. Il a ainsi mis en évidence le fait que les matières premières utilisées dans la fabrication des ordinateurs sont fragmentées et disséminées à travers le monde, rendant pratiquement impossible la reconstitution des minerais d’origine. De plus, l’énergie utilisée pour leur fabrication est dissipée sous forme de chaleur. Georgescu-Roegen est considéré comme l’inventeur du concept de décroissance bien qu’il n’ait pas utilisé le terme. D’autres auteurs, comme Herman Daly, ont œuvré en faveur de la diffusion d’un modèle économique reliant l’approche bioéconomique de Georgescu-Roegen avec l’essor récent de la conscience et de la science du système Terre. Ils plaident en faveur d’un état stationnaire comme alternative à la croissance économique, affirmant qu’il ne faut pas confondre croissance et développement, et qu’il n’est plus possible d’avoir une croissance durable15. Tim Jackson, dans son livre Prospérité sans croissance, analyse les relations complexes entre croissance économique, crises écologiques et récession sociale. Il propose une voie vers une économie durable et plaide en faveur d’une redéfinition de la « prospérité » à la lumière des éléments qui contribuent réellement au bien-être des personnes16. En 2019, Timothée Parrique rédige une thèse qui examine les concepts clés de la décroissance, tels que le bien-être, la soutenabilité et la justice sociale, ainsi que les stratégies pour y parvenir. Sa thèse est interdisciplinaire, combinant des concepts de la philosophie politique, de l’écologie politique, de l’économie écologique et de la théorie sociale critique. Il cherche également à intégrer les connaissances et les perspectives des mouvements sociaux et des communautés locales engagées dans la transition vers la décroissance17.

Quelle est l’originalité de la proposition de décroissance ?

La proposition de décroissance se distingue par son originalité et soulève de nombreux questionnements, principalement en lien avec la crise écologique planétaire, qui constitue l’un des défis les plus importants de notre époque. En effet, les effets de l’industrialisation sur l’environnement sont spectaculaires et touchent plusieurs aspects, notamment :

courbe de Hubbert propose une modélisation de la production de pétrole en fonction du temps
Évolution de la concentration des principaux minerais en Australie
  • la raréfaction des ressources énergétiques, telles que le pétrole (dont le pic pétrolier mondial est prévu entre 2006 et 2040 selon les prévisions des compagnies et des gouvernements18,19 , ou qui serait déjà passé en 2005 selon Colin Campbell de l’ASPO), le gaz (qui ne serait disponible que pour les 70 prochaines années), l’uranium20 (dont les réserves s’élèvent entre 50 et 220 ans) et le charbon21 (dont les réserves sont estimées à 200 ans au rythme actuel de consommation) ;
  • l’augmentation des coûts d’extraction des ressources ;
  • la raréfaction de nombreuses autres ressources minières, telles que l’indium, le nickel, le cobalt, le cuivre, l’or, le zinc, le plomb, etc.22, 23 ;
  • la dégradation de l’environnement, avec des conséquences telles que le réchauffement climatique, causé par l’effet de serre, la perturbation de la biodiversité et diverses formes de pollutions ;
  • le dépassement des limites planétaires24 ;
  • l’apparition de nouvelles maladies25 ;
  • l’évolution des modes de vie, notamment en ce qui concerne les transports, le traitement des déchets et l’alimentation, avec l’obésité dans les pays développés et la malnutrition dans les pays pauvres.

Considérant que les modalités du processus industriel sont à l’origine de la crise écologique, l’économie devient le champ de multiples questionnements, abordés notamment lors de conférences internationales, de Sommets de la terre et de Conférences des parties telles que la COP21. Cinq pistes sont essentiellement explorées :

  • le sens et la place du travail ;
  • la pertinence des indicateurs de richesse, notamment le PIB ;
  • la pertinence de la notion de développement durable, très majoritairement plébiscitée comme réponse à la crise écologique ;
  • la question des équilibres entre pays riches (industrialisés) et les pays pauvres (« en voie de développement ») ;
  • la nécessité de fusionner économie et écologie.

Les décroissants, minoritaires sur ces terrains, participent néanmoins activement à ces débats à travers leurs publications, apportant leur contribution à une réflexion cruciale pour l’avenir de notre planète.

 Quelles sont les limites  de la décroissance ?

La croissance économique est souvent perçue positivement par de nombreux économistes, qu’ils soient libéraux ou keynésiens. En effet, elle est considérée comme un moteur de l’amélioration du niveau de vie des ménages, défini comme la quantité et la qualité des biens qu’ils peuvent consommer, ainsi que comme une solution pour la baisse empirique du chômage, comme le suggère la Loi d’Okun.

De plus, une corrélation entre la qualité des systèmes de santé et l’espérance de vie, d’une part, et le PIB par habitant, d’autre part, est empiriquement observable26. En revanche, les épisodes de décroissance économique sont perçus négativement et qualifiés de récession économique. La plupart des économistes contestent la réponse proposée par la décroissance à la crise écologique, considérant que la décroissance n’est ni nécessaire ni souhaitable pour y faire face.

Robert Solow et Joseph E. Stiglitz, lauréats du prix Nobel d’économie en 1987 et 2001, estiment que le capital et le travail peuvent se substituer aux ressources naturelles dans la production, assurant ainsi la pérennité de la croissance, ou du moins un développement durable27. Ils contestent ainsi l’un des présupposés essentiels de la décroissance, à savoir que le monde manquera de matières premières et qu’il faut réduire la production pour en limiter l’usage. Robert Solow affirme que se demander quelle quantité de tel ou tel produit nous pouvons nous permettre d’utiliser est « une façon étroite et préjudiciable de poser la question ». Ce qui est important, c’est le capital humain, la capacité des hommes à inventer de nouvelles solutions.

Cependant, Solow reconnaît qu’« il est possible que les États-Unis et l’Europe se rendent compte que […] soit la croissance continue sera trop destructrice pour l’environnement et qu’ils sont trop dépendants de ressources naturelles rares, soit ils feraient mieux d’utiliser l’augmentation de la productivité sous forme de loisirs »28. Bjørn Lomborg, économiste et statisticien, favorable à l’exploitation des énergies fossiles et défavorable au développement des énergies renouvelables, accuse les partisans de la décroissance d’irresponsabilité en faisant selon lui l’apologie d’une société primitive29.

Modèle de Malthus de croissance exponentielle de la population

Certains opposants à la décroissance l’assimilent à une forme de néo-malthusianisme économique ou à une résurgence de formes antérieures du malthusianisme sous-tendant que la croissance est conditionnée par l’exploitation des ressources. Les thèses « anti-malthusiennes » prônant au contraire que l’exploitation des ressources dépend du développement économique. Ainsi, l’économiste du développement et géographe Sylvie Brunel considère que le succès de la décroissance et du développement durable participe d’une « résurgence du malthusianisme ». Selon elle, le monde n’est pas près de manquer de ressources, « des réserves de production considérables existent, autant en augmentant les rendements […] qu’en étendant les surfaces cultivées […]. La planète est parfaitement capable de nourrir une population qui ne doublera plus jamais. Elle est en réalité loin d’avoir atteint sa « capacité de charge»30 .

D’autres économistes, tels que Julian Simon, ont critiqué les théories malthusiennes et ont avancé que les ressources ne sont pas des quantités fixes, mais plutôt des concepts économiques qui évoluent avec le temps en fonction de la demande et de l’innovation31. Selon Simon, la croissance économique est bénéfique pour l’environnement, car elle encourage les innovations technologiques qui permettent de préserver les ressources naturelles tout en répondant aux besoins de la population croissante. Cette théorie a été critiquée par les décroissants, qui soulignent que la croissance économique peut également encourager la surconsommation et l’exploitation excessive des ressources naturelles.

En conclusion, la proposition de décroissance s’oppose à la vision traditionnelle de la croissance économique comme solution à tous les problèmes et met en avant les limites environnementales et éthiques de ce modèle. Bien que critiquée par certains économistes, elle continue d’être discutée et débattue dans les milieux académiques et politiques.

Comment les partisans de la décroissance répondent à ces arguments. 

Les partisans de la décroissance répondent aux arguments de leurs opposants en affirmant que l’idée de croissance infinie dans un monde fini est insoutenable et qu’elle ne peut conduire qu’à des crises économiques, écologiques et sociales. Selon eux, la croissance économique ne peut pas être soutenable à long terme car elle repose sur l’utilisation intensive de ressources naturelles, qui sont limitées et dont l’épuisement pourrait conduire à une crise environnementale majeure. Ils soutiennent également que la croissance économique ne conduit pas nécessairement à une amélioration du niveau de vie de tous les individus et qu’elle peut même entraîner des inégalités sociales croissantes. Pour répondre à l’argument de l’effet rebond, les partisans de la décroissance proposent l’effet débond32 , qui consiste à utiliser les gains de productivité en temps libre plutôt qu’en consommation supplémentaire. Ils soutiennent également que la décroissance n’implique pas une baisse drastique du niveau de vie, mais plutôt une réorientation des priorités vers des besoins fondamentaux tels que la santé, l’éducation, la culture et les loisirs. En ce qui concerne l’épuisement des ressources, les partisans de la décroissance soutenable prônent une utilisation responsable des ressources naturelles et la mise en place d’une économie circulaire et d’un modèle de production et de consommation durables. Ils appellent également à une transition énergétique vers des sources d’énergie renouvelables et à une réduction de la consommation d’énergie fossile. Les partisans de la décroissance équitable mettent l’accent sur la nécessité de combiner les objectifs environnementaux avec la justice sociale. Ils proposent notamment des solutions telles que le revenu de base inconditionnel et le revenu maximal autorisé pour réduire les inégalités sociales. Enfin, les partisans de la décroissance matérielle proposent une nouvelle approche de la conception de produits basée sur l’éco-conception, qui permet de réduire l’utilisation de ressources naturelles et de limiter la production de déchets. Ils appellent également à une réduction de la consommation de biens matériels et à une utilisation plus responsable des ressources naturelles.

Quels sont les perspectives d’avenir

Les perspectives d’avenir de la décroissance sont encore incertaines et dépendent de plusieurs facteurs, tels que la faisabilité technique, la volonté politique et l’acceptabilité sociale. Selon un sondage Odoxa, réalisé en mai 2020, celui-ci indique que les Français sont favorables à 67% à la décroissance, définie comme « la réduction de la production de biens et de services pour préserver l’environnement et le bien-être de l’humanité33.

Toutefois, il reste à savoir si ces opinions se traduiront en actions concrètes et si les obstacles techniques, politiques et sociaux pourront être surmontés pour permettre une transition vers une économie soutenable et décroissante.

Actuellement, la mise en œuvre du concept principal de la décroissance s’appuie sur la nécessité de « séduire » la population pour qu’elle devienne porteuse de ces idées. L’objectif est d’organiser démocratiquement un changement des paradigmes économiques qui serait tourné vers une sobriété choisie, respectant les limites planétaires.

Bien que l’enjeu environnemental semble intégré dans son ensemble, la dimension sociale et économique est envisagée par le prisme de la décision collective. Il apparaît que l’arbitrage socio-économique entre les intérêts des uns ou des autres, repose sur le mode de gouvernance qui sera retenu, et qu’il est nécessaire d’approfondir les études et les travaux qui fondent une organisation éthique de la société. Le fonctionnement de ce nouveau modèle économique devra tenir compte des gains et des pertes qui résultent de cette réorientation socio-économique. Le chantier le plus important de ce mouvement est d’arriver à construire une véritable démocratie.

En somme, la décroissance est une approche alternative qui vise à réduire les impacts négatifs de l’activité humaine sur l’environnement tout en proposant une réorientation profonde de notre système économique et social. Cependant, son succès repose en grande partie sur une participation active de la population et sur une gouvernance démocratique, ainsi que sur des études rigoureuses pour garantir son efficacité et sa pérennité.


La post-croissance

Il semble peu probable pour quiconque ou pour quoi que ce soit de croître indéfiniment, il en est, peut-être, de même pour la décroissance du PIB. Ainsi, si la décroissance explore un chemin possible, son objectif n’est pas de se limiter à une simple diminution du PIB, mais bien, pour certains décroissants de viser la post-croissance.

La post-croissance cherche à différencier la prospérité de la croissance. Bien que la croissance économique puisse parfois être un moyen de parvenir à la prospérité, comme nous l’avons vu,  les sociétés développées ont dépassé les limites imposées par une planète aux ressources limitées et aux écosystèmes fragiles.

La post-croissance, ou l’après-croissance, est un mouvement de pensée structuré et conventionnel qui s’interroge sur la façon de maintenir une économie qui ne croît plus, dite stabilisée. Toutefois, sa difficulté réside dans l’hypothèse selon laquelle l’économie a corrompu les imaginaires et limité la pensée par le biais d’une rationalité institutionnalisée. Il est donc crucial de comprendre les institutions économiques existantes avant de les réformer, une tâche économique complexe et profonde. Cette tension contradictoire entre la critique radicale du raisonnement économique et la volonté de s’engager dans des modèles économiques et de proposer des politiques est un équilibre délicat.

La post-croissance explore l’économie par le prisme de la systémique, en observant les stocks, les flux, les rétroactions et les informations. Le but est de trouver les moyens d’atteindre une économie stable sans croissance. Les travaux de Kate Raworth dans son livre « La théorie du Donut34 sont un exemple majeur de la recherche d’une économie stable qui prend en compte les besoins fondamentaux de la communauté humaine, sans pour autant dépasser les limites planétaires. Son travail propose un prisme de lecture différent de ce que pourrait être l’économie.

La post-croissance est confrontée à plusieurs défis, notamment dans les régions les plus pauvres où la croissance est nécessaire, tandis que les régions plus aisées doivent se replier. D’une part,  la croissance crée des tendances à l’expansion avec tous les dégâts pour l’environnement et les inégalités qui vont avec, d’autre part, la stagnation sous le capitalisme entraîne une explosion de la dette et, à terme, une austérité visant à protéger les profits, comme en Grèce35.

Un autre défi de taille concerne l’inégalité sociale. Les institutions capitalistes s’opposent actuellement à une redistribution plus équitable des actifs et des politiques relatives à la propriété. Si les choses ne changent pas, il est difficile de concilier une société équitable avec une récession économique36.

UN Human Development Report (inequality-adjusted)

Il serait possible de changer la structure de la propriété pour davantage de redistribution et de droits des travailleurs. Cela représenterait un changement fondamental dans le contrat social tel que déterminé au cours des 40 dernières années par une forme particulière du capitalisme. Cependant, il faut se demander si cela constituerait toujours du capitalisme.

En somme, la croissance économique stabilise le capitalisme car elle permet des profits qui sont réinvestis pour faire plus de profits. Dit d’une autre manière, la croissance permet d’assurer une rentabilité des investissements et des profits. Les entreprises ont besoin d’augmenter leurs profits pour rester compétitives sur le marché et continuer à investir pour maintenir leur croissance. Si elles ne réalisent pas des profits croissants, elles risquent de perdre des parts de marché et de disparaître. Les investisseurs ont également besoin de profits croissants pour justifier leurs investissements et obtenir des rendements attractifs.

Cependant, cette logique de la croissance économique a des conséquences néfastes sur l’environnement et la société. Par exemple, une étude37 révèle qu’il existe une relation en forme de U inversé entre la dégradation de l’environnement et le revenu, la pollution augmentant avec le revenu à de faibles niveaux de développement et diminuant à des niveaux plus élevés. Une autre étude publiée dans le cadre du Forum mondial de l’OCDE sur l’environnement et la croissance économique suggère qu’une mauvaise qualité de l’environnement affecte la croissance économique et le bien-être en réduisant la quantité et la qualité des ressources ou en raison de problèmes de santé38. De plus, la croissance économique peut entraîner l’épuisement des ressources, la perte de biodiversité, l’érosion des sols et la déforestation, ce qui peut avoir des conséquences néfastes sur l’environnement et la société39. La croissance économique implique une utilisation accrue des ressources naturelles et une production croissante de déchets, ce qui contribue à la détérioration de l’environnement et de la santé humaine. Par exemple, une étude publiée dans le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) indique que le volume et la complexité croissants des déchets associés à l’économie moderne présentent un risque sérieux pour les écosystèmes et la santé humaine40. Une autre étude suggère que les déchets plastiques ont des effets sur la santé publique et environnementale, et que les constituants du plastique persistent dans la population humaine grâce à la mesure des contaminants environnementaux41.

W. Steffen, W. Broadgate, L. Deutsch, O. Gaffney, et C. Ludwig, « The trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration », The Anthropocene Review, vol. 2, no 1, p. 81‑98, avr. 2015, doi: 10.1177/2053019614564785

La croissance alimente également les inégalités sociales, en concentrant la richesse et le pouvoir entre les mains d’une minorité de personnes, souvent au détriment de la majorité. Par exemple, une étude a révélé que le principal mécanisme par lequel les inégalités affectent la croissance consiste à saper les opportunités d’éducation pour les enfants issus de milieux socio-économiques pauvres, à réduire la mobilité sociale et à entraver le développement des compétences42. Une autre étude suggère que des niveaux élevés d’inégalité réduisent la croissance dans les pays relativement pauvres mais encouragent la croissance dans les pays plus riches43.

L’économie de la croissance économique est le seul système socio-économique expansionniste de l’histoire de l’humanité ; d’autres civilisations étaient plus ou moins stables,

comme l’empire Chinois ou encore, la civilisation Hindous durant plusieurs millénaires.

L’idée qu’une nation doit atteindre 2 ou 3% de croissance chaque année est apparue assez récemment dans le contexte du XXe siècle marqué par deux guerres mondiales, la Grande Dépression et la Guerre froide. Arrêter de se focaliser sur la croissance économique, c’est peut être faire croître, lui-même, le capitalisme vers une autre méthode économique, plus avancée et dans les limites de la condition humaine et de son environnement.

La post-croissance propose donc de repenser ce modèle économique en tenant compte de ces limites écologiques et sociales, en cherchant à atteindre la prospérité sans croissance économique. Cela implique de reconnaître que la croissance économique ne peut pas être illimitée et de trouver des moyens de maintenir une économie stable tout en garantissant des conditions de vie décentes pour tous les êtres humains et la préservation de l’environnement.

Pour y parvenir, des changements profonds sont nécessaires, notamment dans les institutions économiques et sociales. Il s’agit de redéfinir les relations entre les acteurs économiques, de remettre en question la logique du profit à tout prix et de promouvoir une économie plus équitable et durable. La post-croissance est donc un mouvement de pensée qui travaille sur  une alternative radicale au modèle économique actuel, en cherchant à construire un avenir plus juste et durable pour l’ensemble de la planète.

L’Union Européenne a consacré à l’après croissance une conférence qui a eu lieu du 15 au 17 mai 2023. Il s’agit de la seconde de ce type qui est organisée à l’initiative de membres du parlement et de plusieurs organisations politiques, sociales et environnementales.

Vous pouvez retrouver toutes les interventions sur le site internet: https://www.beyond-growth-2023.eu

Cet événement, d’une certaine manière, apporte les premiers fragments d’une reconnaissance institutionnelle des concepts de décroissance et de post-croissance. Mais dès le premier jours, plus de 4OO groupes de la société civile et experts ont publié une lettre ouverte qui montre l’ambition et affiche clairement les objectifs. Il s’agit surtout de ne plus se perdre dans des croyances ou des espérances de croissance verte. De faire que l’Union Européenne agisse en organisant une économie “verte” de post-croissance et un programme cohérent fondé sur la biocapacité, l’équité, le bien être pour tous, démocratie active. Leur but est de participer   créer un nouveau système qui peut assurer le bien-être de toutes et tous tout en permettant une vie démocratique florissante et un mode de vie plus lent mais plus doux44.


À présent que nous avons exploré les fondements de la décroissance et de la post-croissance, ainsi que leurs implications pour surmonter les défis environnementaux et sociaux actuels tout en identifiant leurs problématiques majeures. Il est temps de nous intéresser à d’autres propositions économiques concrètes. Nous allons ainsi approfondir nos recherches pour analyser et comparer différentes alternatives à la croissance économique traditionnelle. Cette analyse comparative nous permettra de mieux comprendre les enjeux et les limites de ces approches, ainsi que leurs potentiels avantages et inconvénients pour l’avenir de notre planète et de ses habitants. Ainsi le prochain article traitera du découplage, de la croissance verte et de l’économie circulaire. Abonnez-vous pour ne pas le rater. 


Références

1 – Les Français aspirent à changer de modèle de société mais sont pris dans des injonctions contradictoireshttps://infos.ademe.fr/lettre-strategie/les-francais-aspirent-a-changer-de-modele-de-societe-mais-sont-pris-dans-des-injonctions-contradictoires/

2 – Vers une économie politique des communs – Gaël Giraud, No. 76, Écologie et décision politique (2018) , p. 101-1 81-94

3- QE à partir de 2008, dont le Covered Bond Purchase Programme (CBPP1) le 2 juillet 2009. Le programme original s’achève en juin 2010 avec 60 milliards d’euros de rachats ; En réponse à la crise grecque, un nouveau programme de rachat d’actif (Securities Market Programme ou SMP) est activé en mai 2010 et puis en novembre 2011 afin de contenir l’augmentation des spreads entre les taux de la dette des pays du Sud et du Nord ; en 2015, sous l’égide de Mario Draghi, que la BCE lance officiellement un programme de quantitative easing. Le 22 janvier 2015, la BCE annonce le lancement du « Asset Purchase Programme »13 qui inclut le rachat de dettes souveraines de tous les pays de la zone euro au rythme de 60 milliards d’euro par mois pendant initialement 18 mois. Ce programme a été plusieurs fois prolongés et représentait en février 2021 près de 2500 milliards d’euros : European Central Bank, « Asset purchase programmes », « Pandemic Emergency Purchase Programme »

4 – Guide de mise en œuvre des mesures de restriction des usages de l’eau en période de sécheresse À destination des services chargés de leurs prescriptions en métropole et en outre-mer Ministère de la transition écologique. https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/Guide_secheresse.pdf

5 –  Sobriété énergétique : les vols des jets privés font polémique, Publié le 21/08/2022 Franceinfo / Crise énergétique : ces Français qui renoncent à se chauffer Publié le 23/11/2022 Franceinfo

6 – Assemblée Nationale, Rapport fait au nom de la commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France, M. Raphaël SCHELLENBERGER, M. Antoine ARMAND, N°1028, 30/03/2023 

7 – Plan d’action pour une gestion résiliente et concertée de l’eau, Ministère de la transition écologique, 3/04/2023

8- Rapport de l’Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement édition 2022

9 –  Ministre de l’agriculture français, ce jeudi 30 mars devant la FNSEA à Anger-AFP

10 –  Rapport fait au nom de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire sur proposition de résolution européenne relative à la dette souveraine des États de la zone euro, n°2723, Nicolas Sansu, 2015

11 –  « The Limits to Growth » Donella Meadows, Dennis Meadows, Jørgen Randers et William W. Behrens,, Universe Books, 1972

12 – Update to Limits to Growth: Comparing the World3 Model with Empirical Data, Herrington, Gaya. 2021, Journal of Industrial Ecology 2021; 25: 614– 626

13 – Wealth, Virtual Wealth and Debt. The solution of the economic paradox (George Allen & Unwin, 1926); Money versus Man (1933) ; Money as nothing for something ; The gold « standard » snare ,  Frederick Soddy

14 – The Entropy Law and the Economic Process, Nicholas Georgescu-Roegen, 1971

15 –  Steady-State Economics. Herman Daly, 1977

16 – Prosperity Without Growth: Economics for a Finite Planet, Tim Jackson, 2009, Earthscan

17 – The political economy of degrowth, Timothée Parrique, 2019

18 – Crude oil output reaches an undulating plateau of around 68-69 mb/d by 2020, but never regains its all time peak of 70 mb/d reached in 2006.

19 – Rapport du ministère français de l’Industrie & de la Direction générale de l’énergie et des matières premières, intitulé « L’industrie pétrolière en 2004

20 – « Uranium : l’abondance au rendez-vous » CEA 2002

21 –  Panorama minier 2000, Armand COUMOUL, Claude HEINRY,  BRGM

22 –  Certains métaux se font rares et les prix grimpent, Cyril Fussy ,2007, The INQUIRER 

23 – Epuisement des ressources naturelles, Eric Drezet, 2014, CNRS

24 – A safe operating space for humanity, Johan Rockströmet et al, September 2009,  Nature 461, 472-475 

25 – Ces maladies créées par l’homme : Comment la dégradation de l’environnement met en péril notre santé, Dominique Belpomme,2004, Albin Michel

26 – « The relationship between health and GDP in OECD countries in the very long run », Robyn Swift, , Health Economics, vol. 20, no 3,‎ mars 2011, p. 306-22 

27 – Ideology, Social Theory, and the Environment, William D. Sunderlin, Rowman & Littlefield Publishers, 2002, p. 154-155

28 – « On the intergenerational allocation of natural resources », Robert M. Solow, 1986, The Scandinavian Journal of Economics 88:141-9

29 – L’écologiste sceptique, Bjørn Lomborg, 2004, Cherche-midi, p. 178

30 – S. Brunel, A qui profite le développement durable ? Paris : Larousse, 2008, p. 133

31 – The Ultimate Resource is a 1981 book written by Julian Lincoln Simon 

32 – Point d’efficacité sans sobriété,Mieux vaut débondir que rebondir, François Schneider, Silence numéro 280, février 2002

33 – Sondage Odoxa http://www.odoxa.fr/wp-content/uploads/2021/02/Odoxa-MEDEF-Le-progres-Mai-2020.pdf

34 –  Donut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economis, Kate Raworth, 2017,Random House Business

35 –  The true cost of austerity and inequality , OXFAM, Greece Case Study, september, 2013

36 –  The Fair Society, Peter Corning, University of Chicago Press, March 2020

37 – Economic Growth and the Environment, Gene M. Grossman and Alan B. Krueger, The Quarterly Journal of Economics, Vol. 110, No. 2 (May, 1995), pp. 353-377, Published By: Oxford University Press

38 –  Global Forum on Environment and Economic Growth OECD, 2016

39 –  Environmental impact of economic growth,  Tejvan Pettinger, 29 March 2021, Economics

40 – A review of waste management practices and their impact on human health, L. Giusti, 2009, waste management

 41 – Environment: Waste production must peak this century, Daniel Hoornweg, Daniel Hoornweg et al, octobre 2013, Nature, 502, pages 615–617 (2013)

42 – On the Impact of Inequality on Growth, Human Development, and Governance, Ines A Ferreira, Rachel M Gisselquist, Finn Tarp, 2022 Oxford

43 – Literature review on income inequality and economic growth, Kholeka Mdingi⁎ and Sin-Yu Ho, 2021, National library of medicine

44 – https://friendsoftheearth.eu/wp-content/uploads/2023/05/FR-BG-Open-Letter.pdf


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